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2. Voix préenregistrée d’une jeune femme ou d’une petite fille

 

« Cesse donc de te regarder mettre et remettre du rouge sur les lèvres, le soir venu; quand les hommes courent déjà dans les rues après les femmes; quand les femmes ont déjà leurs figures parfaitement fardées ; et les hommes, eux, aiment les regarder, le soir, se mettre et se remettre sans cesse du rouge sur les lèvres.

 

Ne sais-tu pas?

Tout Paris est dehors. Tout Paris est en chaleur.

 

L’heure est venue où les Messieurs vont se frotter aux Dames. Puis les Dames, elles sortent sur les trottoirs pour se laisser frotter. Mais toi, après une longue journée de travail, tu restes assise là à te regarder dans la glace, et à essayer toutes les différentes couleurs de rouges: Rouge Coco, Rouge Dior, Pur Couture, Passion d’Yves Saint Laurent…

 

Chez toi, pas un homme, le soir, pour admirer les couleurs de ta bouche. Un rouge aussitôt mis tu l’essuies avec un mouchoir pour en essayer un autre. Tu préfères tes tubes et tes boîtes de mouchoirs vides, même si restent encore au fond d’un tiroir d’autres tubes et d’autres boîtes à vider. Au lieu de sortir avec les hommes, tu préfères rester dans ta chambre, seule, avec tes poupées.

 

Qui t’a appris à te maquiller comme ça, en cachette, dans le vice de ta solitude?

 

Quelle honte ! Mama t’a expliqué qu’une Dame porte son rouge pour une raison, et cette raison seulement: se faire reluquer par les Messieurs, dans la rue. Une femme qui se maquille dans la solitude et en cachette n’est pas une Dame, mais une vicieuse; c’est un clown, qui s’amuse à faire son cirque sans personne autour pour l’applaudir ou alors rire de lui.

 

Quelle honte, pour Mama ! Tout Paris chuchote: elle ne lui a rien appris à cette fille, pas même à se maquiller. Quelles bêtasses ! L’une comme l’autre ! Tout Paris se dit: ça coule dans leur sang, le vice ; ça remonte à la racine. Si tu ne cesses pas, tu finiras par la faire pleurer de honte, là où elle repose ; tu finiras par la faire revenir ici te disputer à cause de toutes ces injures.

 

Pour l’amour de Mama! Pose ton fard, sors d’ici, et laisse-toi frotter par un Monsieur qui passe sur le trottoir d’en face.

 

Ne sais-tu pas ?

Petite Poupée, tu es si belle que tu ferais pleurer d’envie toutes les Dames de Paris, si tu voulais ! Avec ta jolie frimousse, petite, toute fine et fragile, comme une porcelaine – tu sais, comme celles derrière les vitrines des Poupées d’Autrefois –  qui risquerait peut-être même de craquer sous les doigts gros et maladroits de ces Messieurs.

 

Il suffirait de si peu, si peu, Petite Poupée, pour que les Dames de Paris soient toutes grises de jalousie.

Si seulement tu t’appliquais un peu ; si tu mettais du mascara tant qu’il faut, de la poudre pour blanchir ta peau, du vernis sur tes ongles ; si tu te faisais une bouche toute rouge et des cheveux tout blonds ; si tu sortais avec tes talons tout hauts, tu sais bien, ceux qui claquent sur le pavé des trottoirs ; alors les hommes te reluqueraient et tu cesserais d’être une telle humiliation.

 

Si tu faisais honneur à Mama dans Tout Paris, les Messieurs plaqueraient leurs Dames au beau milieu des trottoirs pour te courir après ; petit à petit, ils finiraient par faire la queue devant ta porte, et toquer jour et nuit : tu n’aurais pas à sortir de chez toi, si tu voulais ; tu n’aurais pas à salir tes petites mains de Poupée, au travail, durant la semaine, à frotter pendant des heures des corps tièdes et moites de Dames, crasses de s’être laissées trop frotter tout le soir dans les rues par les Messieurs du trottoir d’en face. Tu saurais te rendre disponible, toi aussi; en échange, ils combleraient un par un tous tes petits désirs : Prada, Gucci, Ralph Lauren, Kenneth Cole, Calvin Klein, Emporio Armani…

 

Si tu faisais la fierté de Mama, Tout Paris parlerait de ton allure et de ta réputation ; Tout Paris viendrait admirer, le jour comme la nuit, le rouge que tu mets sur les lèves, chez toi, dans ta glace.   

 

Pourquoi peindre ta bouche, si ce n’est pour qu’un homme désire passer le soir à te regarder faire ; qu’il brûle d’envie de t’embrasser ; qu’il s’épuise à chercher toujours de nouvelles façons de le faire ? Et cela pour une raison, et cette raison seulement: goûter lui aussi pleinement aux petits plaisirs des rouges à lèvres. Des parfums et des goûts à n’en plus finir: Sheer Candy, Caramel, Macaron, Rose Bonbon, Fraise des Bois…

 

A la fin du soir, il partirait avec la bouche pleine d’un mélange de goûts amers de fruits rouges desséchés et de caramel moisi; et sur le bord du col, une tâche de lèvres imprimées de coquelicot ou de cramoisi ; tandis que sa femme, chez lui, ne porte sans doute ni cramoisi ni coquelicot, mais du mauve.

 

Pourquoi donc peindre ta bouche, si ce n’est pour qu’un homme se rappelle toujours de toi, tard la nuit, après t’avoir plaquée sur le trottoir ; quand il donne la chemise à détacher à sa femme ; comme au restaurant, après le repas, quand le serveur fait la liste des plats qui croupissent déjà au fond de ton ventre, pour te rappeler que, maintenant, il est temps de payer.

 

As-tu déjà été embrassée par un homme ?

Étreinte, même ; de sorte que s’incruste dans ta peau l’odeur de sa transpiration ; qu’elle finisse par te piquer le nez ; qu’elle te mène petite à petit au bord de l’écœurement? As-tu déjà vu le regard écœuré d’un homme posé sur une femme ; sur celle aux lèvres démaquillées d’avoir dégueulé, sur des chaussures à talons, le petit déjeuner du petit matin qui croupissait encore au fond de son ventre, par une bouche ne rappelant plus une jolie fleur de printemps, mais une plaie ?

 

Le rouge à lèvres d’une femme, c’est un ourlet qui referme le trou béant d’une bouche et le camoufle de dentelles de fleurs en soie ou en satin. Le rouge à lèvres, c’est peut-être bien même une jolie boutonnière, toute brodée sur les bords, qui attend délicatement de se faire boutonner.

 

Mais une bouche de femme sans rouge à lèvres, c’est une plaie, une déchirure difforme en pleine figure, qu’il faut impérativement raccommoder, en recoudre les contours, les redessiner proprement avec du rouge.

 

Ne crains-tu pas, toi, qu’à force de manquer de fard, ta bouche ne s’effiloche petit à petit, que le trou ne s’étire par-dessus ta figure sans prévenir, n’y laisse qu’un abîme obscur et amorphe, d’où déblatère sans pudeur ni retenue une langue de détraquée et de solitaire ? Une femme qui ne sait boutonner proprement sa bouche court le risque de lui faire vomir, par manque de retenue ou de pudeur, une langue décousue, des paroles décomposées, qui croupissent au fond de son ventre depuis des siècles, et qui puent dès lors qu’elles franchissent le bord de ses lèvres.

 

Mais pourquoi parler, ainsi, sans retenue ? Et parler, ici, sans personne pour t’écouter?

 

Si tu ne sais pas te boutonner la bouche, alors va : sors sur le trottoir d’en face, demande une cigarette à un inconnu, et allume-la. C’est plus élégant un visage de femme qui s’enveloppe d’une auréole de fumée, plutôt que d’un fracas de discours ; à l’image opaque d’un vieux film muet, projeté sur un grand écran de cinéma. Une femme qui fume, c’est une femme qui ne parle pas. Il est plus avantageux de cracher de la fumée, que de cracher des mots ; puisqu’une cigarette plantée entre l’index et le majeur, avec la juste moue, dit davantage de choses que la langue ne se permet : Audrey Hepburn, Brigitte Bardot, Marylin Monroe…

 

Mais tu préfères déblatérer parmi tes poupées, tes tubes, et tes mouchoirs éparpillés, tâchés sur les plis et les bords toujours d’autres couleurs de rouge : Absolu de Lancôme, Rouge Sérum, Rouge Électrique, Extrême Addict…

 

Tu ne sais pas te taire parce que tu possèdes une âme de moucharde et une langue de pute. Tu ne peux pas t’empêcher de cracher dans l’air que tu respires des choses malpropres, des mots qui ne se disent pas dans la bouche d’une Dame. Tu te confies dans la glace des secrets si crasses aux oreilles d’autrui qu’ils ne devraient jamais être proférés à voix haute, ou bien alors à une pierre, inerte, perdue au beau milieu d’un grand désert de cailloux, sans personne à des kilomètres pour écouter.

 

Tais-toi donc ! Ne dis rien, surtout, non – de la crasse que tu extirpes, tous les jours au travail, des corps tièdes et moites de femmes ; de la sueur et la sécrétion d’homme incrustées dans ces vieilles peaux de Dames, que tu retapes sans fin, pour les rendre neuves, pour les rendre jeunes et fraîches de nouveau.

 

L’humiliation de vivre par procuration, pourquoi ? Te vouer entièrement à une telle corvée ; et cela pour une raison, et cette raison seulement : que le soir les Dames sortent une fois de plus dans les rues s’enduire de la même sécrétion crasse et puante ; retrouver le vertige de la transpiration qui leur fait rendre la gorge ; jouer une fois encore le beau rôle, dans un cirque qui sait faire applaudir son public.

 

 

Mais Poupée, rappelle-toi !

Petite déjà, tu passais toutes ces heures à jouer avec la trousse de Mama ; à barbouiller de rouge le tour de ta bouche ; à poudrer de blanc ta petite frimousse ; à faire des grimaces, des heures durant, devant la glace.

 

T’avais déjà une vraie tête de clown !

 

Tu savais faire ton numéro, toi aussi, toute seule juste pour de rire, et finir parfois par te rouler par terre, et par tomber dans les pommes même de temps en temps, tant tu riais.

 

Penses-tu! Elle t’avait repérée, Mama, depuis l’entre-baillement de la porte ; elle t’avait bien vue faire ton cirque, dans la glace. Elle se doutait à te voir ainsi que tu étais une vicieuse, déjà à cet âge, toute petite ; que personne ne pourrait jamais rien y changer.

 

T’avais déjà le mal dans la peau.

 

Rappelle-toi, Petite Poupée !

À l’heure après l’école où les filles de ton âge traînaient dans les rues pour soutirer des bonbons et des sucreries aux Messieurs, toi – tu t’en souviens ? – tu préférais presser le pas, sans parler à personne, et filer droit dans la chambre de Mama pour te cacher.

 

T’aimais faire ton originale !

 

Tu vidais alors sa trousse de toilette et vidais ses flacons de parfums ; tu buvais ses flacons, un par un, jusqu’à ne plus laisser une seule gouttelette.

Ça lui coûtait cher, tes gamineries ! Tu te soûlais avec Giorgio Armani, Cacharel, Flora de Gucci, Channel n°5…

 

Le cœur serré, elle te retrouvait chaque soir dans ton vice toute assommée et ras les pâquerettes ; avec l’air d’une trainée après son taf, qui va se réveiller avec le mal de crâne, la bouche pâteuse, et les yeux rouges de honte.

 

Elle avait pourtant fait ce qu’il fallait ! Personne n’a le droit de l’injurier de cette façon. Tout ce que doit faire une Mama, elle l’a fait.

 

Souviens-toi, Poupée, tout le temps qu’elle passait, les soirs, à te décrasser dans la bassine avant le souper ; puis les matins, à te savonner du haut en bas après le petit déjeuner ; toutes les fois qu’elle te frottait le corps à fleur de peau, malgré les crampes dans les bras et la fatigue dans les doigts, c’était pour toi ; plus d’une heure, avant et après le sommeil, elle te frottait la figure, la faisait briller comme une horloge, frottait le dos et la nuque, enlevait la crasse sous les plis des bras, les plis des cuisses, entre les orteils, enlevait la saleté dans le cou, lavait derrière les oreilles, lavait dans les oreilles, lavait la tête avec du produit pour cheveux secs qui leur rendait une brillance naturelle de Poupée.

 

L’eau devenait grise au rythme où, toi, tu devenais blanche comme de la cire.

 

Après le bain, le soir et le matin, il fallait sécher le corps et les cheveux et enduire le corps de crème de crainte qu’il ne se dessèche avant l’âge ; puis ce n’était pas tout : il fallait brosser sous les ongles, brosser sur les ongles, recouper, limer les ongles, sur les recoins et les bords, passer la brosse dans les cheveux, compter jusqu’à trente-six, à haute voix, Petite, pour ne pas perdre le fil, trente, trente et un, trente-deux, trois, cinq, six, ne jamais se tromper dans l’ordre des choses, ou bien alors recommencer tout, depuis le début, avec la brosse ; c’était long, tu te souviens ; tu avais des cheveux très longs et très beaux, à cette époque.

 

Comme tu étais belle, dans ta petite robe du soir qu’elle t’avait commandée exprès dans le catalogue ; et dans ta robe qu’elle te mettait le matin, aussi, sa préférée, avec le ruban et le nœud : tu étais une parfaite Petite Poupée.

 

Elle les avait pourtant passées ces heures, à t’expliquer comment te farder, déjà à l’âge-là, quand tu étais petite.

 

Regarde dans la glace : il faut crayonner le contour ; ne pas dépasser les bords ; appliquer en tapotant ; souviens-toi : toujours du milieu vers les coins, du centre aux extrémités; le pourpre, c’est pour séduire; la capucine, c’est pour plaire; le vermeil, se faire reluquer par les Messieurs, dans les rues; le mauve, pas se laisser oublier; le rouge sang, Petite Poupée, fais attention, on ne sait jamais l’effet que ça leur fait; le cardinal, ça, pour la défense, n’oublie pas, c’est pour garder la distance…

 

Elle t’avait quelques fois traînée dans la rue, sur le trottoir d’en face, pour te les montrer: voilà comment ils sont, les gros, les petits; voilà comment ils sentent, la sueur, le tabac.

 

Ça ne gêne pas, non, l’odeur, pas au début. C’est à ça qu’ils se reconnaissent entre eux.

 

Les Dames, elles portent sur elles : Dolce & Gabbana, Dalhia Noir de Givenchy, Lancôme, Gaultier… C’est pour faire barrage !

 

Tu sais, Petite Poupée, c’est ça, la vie, et tout le tralala: les hommes ont besoin des femmes, et les femmes ont besoin des hommes ; ça fait tourner le monde.

 

Mais de l’amour, il n’y en a pas besoin.

 

Eux, ils draguent par mélancolie. Elles se laissent faire : parce qu’il n’y a que ça qui reste ; parce que c’est ce qui se fait, depuis déjà des siècles, depuis plus longtemps que les hommes se souviennent.

 

Qui tu es, toi, effrontée, pour aller contre cette histoire ?

 

Ils ne sont pas à ton goût ? Ça n’a aucune importance…

Ils ne sont pas beaux ? C’est vrai…

Ils sentent la bête fauve ? C’est encore vrai…

Et sans doute tu mérites mieux…

 

Mais lequel viendrait le soir te dorloter comme Mama ; te raconter des histoires de princes changés en crapauds ; te fredonner des airs tout doux et tout beaux, pour chasser de tes nuits la terreur des grands loups et des méchants barbus ?

 

Il y a toujours dans ces histoires, au fonds d’une cave ou d’un grenier, un Monsieur caché, seul, qui joue lui aussi avec ses Poupées. Il a pour son plaisir des collections inouïes, jalousement gardées des yeux d’autrui.

 

Crois-y, Petite ! Ces histoires, c’est comme la vie, et le tralala…

Si tu n’y crois pas, ça ne se réalisera pas : il faut y croire pour de vrai, et alors ça sera vrai. Car tout est bien qui finira bien !

 

Mais ne va pas croire, en attendant, que ce soit si facile ! Que dans la vraie vie, tous les crapauds se transforment en princes ; que tous les loups ne finissent pas par dévorer les petites filles!

 

Ça demande du travail : il faut suer, chaque jour, encaisser, persévérer, apprendre à faire les choses, dans l’ordre, comme il faut, connaître ton rôle par cœur, dire des phrases déjà toutes faites pour ta bouche, avec vraisemblance et naturel, savoir ton texte de mémoire, te méfier des absences de mémoire, fuir à tout prix les interversions de ta langue.

 

Qui tu es, toi, polichinelle, pour aller contre les histoires ?

 

Ça vient avec le temps, à force de répéter.

Elle t’avait tout dit, tout montré: ne jamais résister ; surtout se laisser faire ; se laisser approcher ; se donner toute entière ; penser à autre chose ; détourner le regard ; arrêter de gigoter…

 

Ça finit, oui, plus vite que tu ne crois. Ça se sait, quand ça s’arrête. C’est à l’odeur. Ça pique le nez. Ç’est plus fort que tous les parfums. C’est la faute des frottements. Tu comprends?

 

A la fin, il n’y a qu’une chose qui reste, pour terminer en beauté, sans dégueuler : sortir le tube de rouge, et avec application, toujours du milieu vers les coins, du centre aux extrémités…

 

Voilà tout ! C’est ça, la vie, et le tralala ! Fin de la cérémonie ! Ce n’était pas si compliqué ! Elle t’avait bien montré, comment jouer, déjà quand t’étais toute petite.

 

Même, tu te rappelles, un soir ?

Elle avait fini par te trainer sur le trottoir d’en face ; te laisser faire frotter rien qu’un peu ; par un gros – il sentait fort – ; pour que tu saches à quoi t’attendre, plus tard ; pour que tu ne sois pas surprise, quand tu seras grande.

 

Tu semblais avoir compris, le soir là…

 

Honte à Mama, tu n’as rien compris du tout ! Tu ne te rappelles même pas ! Tu ne te rappelles de rien ! Et maintenant, tu es la risée de Tout Paris.

 

Elle aurait dû te laisser croupir dans ta chambre, comme une ingrate. Elle aurait dû se méfier encore davantage de tes gamineries. Elle aurait dû se douter que vicieuse déjà à cet âge-là, tu préférais mordre dans la barre de rouge comme dans une barre de chocolat, au lieu d’apprendre à jouer à la Dame.

 

Mais, chérie ! Tu sais, une Mama, elle aime tant sa Petite Poupée, qu’elle ne peut s’empêcher de la serrer tout fort contre elle ; se la garder tout le temps, envers et contre tout ; la protéger contre ce qui fait mal : les rues, les hommes.

 

Ça fait mal, ne pas – non, ne jamais – douter de ça, la toute première fois, ne l’oublie pas.

 

Après, viens un temps – on n’y peut rien, c’est comme ça, la vie, et le tralala –  une Mama doit partir, tu sais, à contre cœur ; laisser sa Petite Poupée braver toute seule les rues de Paris.

 

C’est sans doute pour cela qu’une Mama se doit de lui enseigner ce que c’est que la vie, avant de s’en aller; de l’avertir de ce qui se passe, dans les rues ; de lui dire de quoi ça retourne, tout là-bas ; de lui montrer ce qui l’attend, dehors ; de l’armer, contre tous, avec du rouge.

 

Il faut croire aux histoires, Poupée, ne pas – non, ne jamais – douter d’elles, sinon il ne reste rien; ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants ; maintenant, dors, Petite, dors…

 

Mais pour l’amour de Mama, cesses de te barbouiller la frimousse comme une fillette, le soir; de te salir les mains en tripotant les corps nus et usés de ces bonnes Dames de Paris, durant la semaine; et quand vient dimanche, de t’enfermer pendant l’après midi à raccommoder des poupées de plastique, de porcelaine, de papier mâché, aussi sales et usées, que tu déniches le matin même dans les marchés aux puces.

 

Tu vas finir par sentir le bon marché, toi aussi, comme tes poupées.

 

Tu vas finir par sentir le plastique !

 

Pourquoi, après avoir tant frotté des corps tièdes et moites de femmes, veux-tu encore frotter du plastique et du tissu ; recoudre et raccommoder des figurines froides et inertes ?

 

Penses-tu qu’elles finiraient peut-être par se changer en hommes, par magie ? Penses-tu que des yeux de verre, même par dizaines de paires, sauraient remplacer un seul vrai regard d’homme ?

 

Mais, regarde ça, Petite sotte ! A force de te chamailler entre tes lèvres, tu finis toujours par faire des cochonneries. Essuie ça tout de suite. Trouve-toi un rouge fait sur mesure pour ta bouche. Applique-toi, un peu ! Recommence tout depuis le début. »

 

Amin Erfani

La Fabrique de poupée – 1