La parole, quelle qu’elle soit, est théâtrale.

Valère Novarina n’a cessé de rappeler à notre conscience collective que l’homme est d’abord né par la parole.

Or, la parole est une confrontation.

D’une part, elle manie le langage dans ses divers registres, soient-ils littéraire, scientifique, journalistique, poétique, ces outils rhétoriques qui selon Saussure bâtissent des discours, des significations, des conventions. D’autre part, elle appelle une langue, dit Novarina, “maternelle” et “incompréhensible,” la pré-langue d’une enfance affectée, étrangère à soi et inintelligible.

Au centre de ce croisement, dans cet affrontement entre langage signifiant et langue incompréhensible, la parole effectue un acte originaire et double. Elle insuffle la vie dans des mots et des phrases, les met en mouvement, leur donne présence. Simultanément, la parole détruit ces mêmes mots et ces mêmes phrases, les immole par le feu, les altère jusqu’à un degré de non-reconnaissance.

Le souffle – pneuma, cet « envers de l’esprit » – donne à la parole sa force originaire.

Il porte la voix et la casse dans un même mouvement. Le souffle autorise une « parole d’avant les mots », selon Artaud qui assimile cette « parole soufflée » non pas à un édifice de significations, mais à un geste originaire, s’effectuant toujours « au bord du chaos ».

« Anaïmaux ». « Agnimaux ». « Amnimaux ». « Omnimaux ». « Haniaïmaux ».

« L’hapax linguistique » –  un mot apparaissant une seule fois, non dans le corpus d’un écrivain, mais dans le corps même d’une langue – forme le nœud du théâtre novarinien. Le produit de la parole comme force originaire, cet « hapax linguistique » refuse de s’inscrire dans un quelconque champ sémantique, et par conséquent interdit toute répétition de soi – hormis sur scène, dans la déclamation ritualisée de l’acteur, au fil des représentations.

Traduire cet « hapax linguistique », ce n’est pas trouver, entre deux langues, une équivalence discursive ou sémantique, tâche impossible. Cette traduction cherche plutôt à reproduire un geste pré-langagier, le passage d’un souffle originaire qui facilite, selon les mots de Novarina, « une traduction respiratoire ».

Respirer dans une langue d’accueil d’un même souffle que dans la langue d’origine, c’est produire un texte nécessairement et légitimement incompatible avec son original.

En tant que geste, la traduction s’oblige à cultiver une fidélité toute singulière (par le souffle et ce ‘passage du vide’ entre deux langues) et de commettre en même temps un acte de trahison sans compromis (par les mots inscrits, le texte laissé comme trace).

Novarina rappelle que la traduction est elle aussi une parole originaire, non littérale, mais théâtrale.

 

– Amin Erfani

Note de traduction ajoutée au programme de The Animal of Time, mise en scène de Valéry Warnotte, tournée en décembre 2017